🧩 La semaine dernière, quelqu’un est venu me rendre visite à Istanbul, et cette personne adore passer ses journées à faire des puzzles. Parfois, quelques pièces venaient à tomber sur le plancher, avant que nous ne nous rendions compte par hasard (en passant le balai !) qu’elles attendaient, planquées secrètement dans un coin de la pièce ou au pied d’une chaise, d’être découvertes. Quel enfer de terminer alors le travail laborieux de la constitution du tableau lorsque l’on ne comprend pas où est passé tel ou tel petit bout de carton crénelé ! Et quel étrange et frustrant résultat que de ne pas être en mesure de terminer le jeu ! Alors, à nous deux nous partions, nez au sol, à la chasse aux pièces tombées, pour enfin compléter victorieusement les quelques petits trous laissés dans le grand rectangle final.
🌎 Cette occupation toute jolie, et pour laquelle je n’ai aucune patience mais que j’aime contempler, m’a semblé être la parfaite allégorie de ce qu’est la vie de nomade.
Partout où j’ai été, j’ai laissé un bout de moi sur la route. Je ne regarde jamais en arrière, mais si je devais le faire, je découvrirais que j’ai laissé sur mes pas quelques pièces de puzzle, comme celles qui se perdent sur le tapis de mon salon.
S’installer à l’étranger, c’est suivre ses envies d’évasion, un élan vers l’Autre, une curiosité qui n’est jamais rassasiée. C’est faire confiance en son instinct qui nous dit que tout ira bien. C’est écouter un besoin de vivre libre dont l’adrénaline addictive rend l’existence excitante et indépendante. Et, derrière soi, pareil au Petit-Poucet, on égrène des pièces du puzzle de ses vies plurielles.
🧩 Au fur et à mesure du temps, le puzzle se morcelle. Les pièces manquantes commencent à faire ressentir une drôle de forme de nostalgie. Les “anciennes vies”, comme j’aime les appeler, commencent à nous manquer. Le puzzle souffre d’être incomplet. Il aimerait pouvoir être partout en même temps, tendre ses petits bras pour rassembler ses parties vitales toutes à la fois, mais hélas, il lui faut bien continuer à avancer, amputé d’un énième membre.
Cet étrange sentiment d’être “en morceaux”, d’avoir l’âme “explosée” aux quatre coins du globe, de laisser un bout de soi à droite, à gauche, pince parfois le cœur d’un spleen sournois mais inévitable.
✨ Pourtant, en même temps, chaque nouvelle aventure est l’occasion propice à la constitution de nouvelles pièces. Ce puzzle qui, d’année en année, se vidait un peu plus, oubliant un bout de sa chair en route, se remplit petit à petit de nouvelles pièces. Il mue, troque sa peau de jeu en carton pour se raccommoder avec une myriade d’images chamarrées. Bientôt, il devient un patchwork de souvenirs, de rencontres, de langues inconnues et de moments fabuleux. Un puzzle unique en son genre : 500 pièces dissociées, dont le tout forme un ensemble harmonieux et cocasse. Edition rare !
🌱 Les racines poussent à leurs façons et, parfois, de façon peu ordinaire. On les arrache puis on les implante où bon nous semble. Il suffit d’ouvrir grand ses yeux, ses oreilles et son esprit, et le monde nous appartient. Chaque pays est un potentiel parent adoptant.
Je me lève de ma chaise, repensant à ces mots. Pieds nus sur le parquet, je sens une gêne sous ma voûte plantaire : ah ! La voici, cette fichue pièce manquante recherchée depuis des jours !
