Harcelés

🏡 A 12 ans, mes parents décident de quitter la campagne pour s’installer dans une ville proche de Bordeaux.

Je change d’école en cours d’année et débarque en 6è dans une classe où je ne connais personne. On me place dans celle de “la fille du proviseur” et ses amies, estimant que c’est une classe “sérieuse” dans laquelle je m’intègrerai bien.

C’est alors tout l’inverse qui se produit.

Très vite, “la fille du proviseur” et ses copines, jalouses de l’attention qu’on me portait, moi, la petite nouvelle sans histoires et “avec toutes ses barrettes dans les cheveux”, me prennent pour cible de moqueries et d’intimidations.

👊 Dans les couloirs, je suis molestée à chaque intercours.
En classe, on me vole mes affaires. On rit dans mon dos.
Dans la cour de récréation, on m’effraie à chaque coin de bâtiment ou de couloir.

Je trouve systématiquement refuge au CDI, et je passe mes récréations assise sur une chaise, terrorisée à l’idée que même en ce lieu “sûr”, on vienne me trouver.

😖 Je n’ose en parler à personne, mais mon attitude est celle d’un chat craintif à l’approche d’un moindre mouvement : comment aucun adulte n’a pu remarquer mon comportement anormal ?

Longtemps, on a mis ça sur le dos de mon “intégration”, qui se déroule “avec difficultés”. Alors que les rires, les insultes, les moqueries, les coups et les bousculades, étaient on ne peut plus visibles.

😶 Le midi, ma mère vient me chercher pour déjeuner. Je n’avale rien. Ni le soir, ni le matin. Très vite elle s’alerte, en parle à mon père. Je finis par lâcher le morceau : “je suis harcelée à l’école”.

Mes parents, furieux, demandent immédiatement rendez-vous au proviseur. Le problème ? Nous avons le malheur d’accuser sa princesse de fille et ses amies d’être à l’origine du mouvement de harcèlement contre moi, alors, forcément, ça ne plait pas à monsieur, parce qu’on touche à la prunelle de ses yeux, sa petite fille parfaite “qui n’a rien à se reprocher” et qui n’est pas “la fille de n’importe qui”.

La situation se retourne très vite contre moi : le proviseur affirme à mes parents que je suis “à l’origine des conflits”, et que c’est moi qui “cherche des histoires” à sa fille. Mes parents sont ulcérés. Ma mère veut porter plainte et qu’on entende parler de cette affaire honteuse.

L’histoire prend des semaines. Convocation sur convocation. En attendant, je passe toujours mes récréations au CDI et je souffre d’anxiété et d’isolement. Mes résultats et ma santé s’en ressentent. Je suis absente des jours durant.

😡 Ma sœur aînée, hors d’elle devant tant d’injustice et d’inaction, intercepte un jour à la sortie du collège l’une de mes harceleuses pour me défendre. Grave erreur. Il y a des témoins à cette scène. Cette fois, c’est nous qui sommes convoqués par le proviseur : “vous n’avez pas à vous en prendre à une élève à la sortie du collège, vous faites des histoires, tout le monde vous a vues.”

Devant la pression du proviseur et la lâcheté des professeurs, dont pas un ne prend ma défense (à l’exception d’une enseignante d’anglais), nous sommes obligés de me changer de collège.

Les harceleurs ont gagné.
La victime est devenue la coupable.
J’ai quitté l’école, pris du retard dans ma progression, ai été meurtrie à vie par cet épisode.

Le monde à l’envers, et un goût amer de haine qui reste en bouche tout au long de l’adolescence.

👩‍🏫 A vingt-trois ans, je deviens professeure. Je fais de la lutte contre le harcèlement ma mission première, bien avant celle d’enseigner ma matière. Je suis attentive aux moindres faits et gestes de potentiels harceleurs envers leurs victimes.

En quinze ans de carrière, j’ai connu des enfants harcelés. J’ai été la première à le signaler sans attendre, même lorsqu’il ne s’agissait que de soupçons : rendez-vous avec la direction, discussion avec les parents, prise immédiate de sanctions fortes, protection de la victime. Ne pas laisser le temps aux harceleurs d’installer leur sournoise tactique ; briser toute tentative avant même qu’elle n’ait commencé à germer dans l’esprit ; sensibiliser les enfants, adolescents, constamment, toute l’année, et non juste une fois lors d’une journée unique très vite oubliée.

Le proviseur de Camélia me rappelle étrangement celui de ce collège maudit où mes journées étaient devenues un enfer.

❤️‍🩹 Nous sommes des milliers d’adultes a avoir souffert de harcèlement à l’école enfants. Les cicatrices ne s’en résorbent jamais totalement.

Et des milliers d’enfants souffrent encore aujourd’hui de ce même mal révoltant dans leur école.

Pour que plus jamais, un enfant ne se sente coupable des agressions qu’il subit, et que l’école cesse enfin d’être le théâtre des pires châtiments.

🕊 Camélia, repose en paix…