Crise de bovarysme sur fond d’alpinisme

En début de carrière, j’ai vécu quelques années en Haute-Savoie suite à une mutation en tant que jeune professeure débutante. Mutation à laquelle je ne m’attendais absolument pas, et que je n’avais jamais désirée de mon plein gré.

🏔 J’ai passé 3 années au coeur des Alpes en milieu rural, d’abord remplaçante à plus d’une centaine de kilomètres de chez moi, puis en poste fixe dans des collèges qui m’ont fait détester mon travail.

En couple depuis presque 10 ans, en route sur des projets bébé et achat d’appart à crédit à deux, je me sentais terriblement étrangère à cette existence à laquelle je ne semblais prendre ni part ni plaisir, mais dont j’étais tristement la spectatrice.

👰🍼🏠 Je pensais que suivre un chemin tout tracé, à la logique implacable et pour lequel il n’y a pas trop besoin de réfléchir – fonction publique, PACS, enfant, mariage, crédit – constituait le moteur du bonheur, la route que toute personne normalement faite devait un jour prendre.

Une boite faite de ouate, sécurisée comme un cocon et dans laquelle on peut hurler à l’agonie sans que personne ne nous entende.

💊 Depuis mes 15 ans, je souffrais d’une grave dépression, que les médicaments endormaient lourdement et passaient sous silence, mais ne guérissaient pas.

Chaque soir, à mon balcon, je contemplais les montagnes au loin. Mon compagnon dormait toujours le premier, tandis que moi, je rêvais, inlassablement, le nez au vent. 🌙✨️

❤️‍🔥 Comme Emma Bovary, je rêvais d’ailleurs, d’une vie fabuleuse, pleine d’aventures aux quatre coins du monde, faite de rencontres marquantes avec des hommes incroyables, parlant toutes les langues. Une existence excitante, rythmée par des opportunités exceptionnelles, dans laquelle j’aurais mené une carrière brillante de professeure à l’international, travaillant dans les meilleures écoles du monde. Statique dans le vent frais des Alpes, plongée dans le silence sourd du vide de ma vie tout en scrutant l’horizon au relief acéré au loin, je me demandais : “qu’y a-t-il de l’autre côté des montagnes ?”

Pourtant, tous les jours, je continuais de mener cette vie que j’exécrais et dans laquelle je n’étais ni épanouie, ni heureuse. Et tous les soirs, à la nuit tombée, je me plongeais dans mes romances extraordinaires, projetées très loin, là-bas, derrière les montagnes. 🏔✨️

Puis, un jour, c’est la goutte d’eau qui fait tout déborder. Je rentre harassée d’une journée de travail. Celle de trop. J’empoigne mon téléphone, compose quelques chiffres et prends rendez-vous avec un psychiatre. Je sens que ma dépression a escaladé un stade supérieur. J’ai besoin de renfort pour lutter contre.

😵 On sait tous, sans doute, comment Emma Bovary finit sa vie à la fin du roman…

💥 Et puis une après-midi, ma vie bascule. Je prends un avion, direction Londres, où je passe un entretien d’embauche dans une petite école franco-anglaise. C’est le début du roman que j’ai toujours rêvé d’écrire et dont je serai enfin et l’autrice, et la protagoniste.
Plus besoin de psy : j’annule mon rendez-vous sur le champ.
Je dis adieu à tout ce qui m’entoure : famille, pays, boulot, projets de couple.
Je pars sans me retourner.
Ma dépression guérit d’elle-même au bout de quelques mois, elle qui, persistante depuis des années, me gâchait l’existence.

☀️ Aujourd’hui, et depuis 10 ans, je suis de l’autre côté des montagnes. Il y fait beau, tous les jours de l’année. Il n’est plus question de les contempler du haut d’un balcon, ni de jouer les Emma Bovary.

✍️ Le roman s’écrit chapitre après chapitre, sans faiblir en intensité. La vie d’avant – celle de la période dépressive – est si loin, qu’il ne me semble même pas l’avoir un jour vécue.

Suivons nos inspirations et nos rêves : sans aucun doute, ils mènent au chemin de la guérison et du bonheur… ✨️

“Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.”


Madame Bovary – Gustave Flaubert.